NI CECI NI CELA - François Matton ( frmatton@gmail.com )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il pleut, j’aime le bruit de la pluie, je suis vivant. Il neige, je suis seul, triste et heureux. L’orage gronde, quelle chance d’être là. Le soleil brûle, je n’existe plus. Magie.

Je traverse un couloir bleu. J’entends le métro qui approche.

Je mâche mon pain, je ramasse les miettes, j’écoute ce qu’on me dit, je souris.

Je regarde la machine photocopier mon document à toute allure.

Je me lève, je marche vite, je me gratte le nez, j’attends une réponse, je range mes affaires, quelle vie curieuse, vie minuscule, merveilleuse.

Je suis au bon moment, au bon endroit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

Si je devais mourir cette nuit, qu'est-ce que je regretterais de ne pas avoir dit ?

Tout d'abord que je suis heureux.

Certes il s'agit d'un bonheur austère, matériellement ingrat, que peu m'envieraient, mais d'un bonheur tout de même. Je ne l'ai pas dit souvent, préférant m'étendre sur les humeurs maussades — c'est tellement plus sympathique —, mais dans le fond je suis heureux. 

Ceci m'amène naturellement à aborder la deuxième chose que je regretterais de ne pas avoir dit si je devais mourir cette nuit. Il s'agit d'un récit.

C'était à la période où je pratiquais zazen intensément. C'était l'été, dans les Alpes. Je venais de faire une longue séance de yoga. Après le pranayama, les exercices de respirations avec rétention du souffle, je me suis allongé pour la relaxation, dans la posture du cadavre (savasana), en me couvrant bien.

Le corps est très sensible après une longue séance (deux heures) de yoga. On sent chacun de ses muscles, le poids des os, la circulation du sang et le flux de la respiration. Il est très facile de rester à observer profondément le corps sans être distrait. C'est un spectacle merveilleux. À mesure que se prolonge l'observation silencieuse, le spectacle devient de plus en plus impersonnel. On observe quelque chose qui n'est plus soi, qui ne nous appartient pas. Le corps, le souffle et l'observateur se fondent. On finit pas ne plus sentir la limite de l'un et de l'autre : on ne saurait dire où se situe le corps dans l'espace, ses limites. De même le souffle semble ne plus nous appartenir. Il vient de très loin loin et repart on ne sait où. C'est très troublant. Quand on arrive à ce stade de concentration on perd l'objet de la concentration. L'observation continue à se faire, mais on ne sait plus ce qui est observé et écouté. C'est comme une écoute du silence sans personne qui écoute. C'est assez angoissant.

Pour laisser le processus se poursuivre, il faut être prêt à renoncer à soi, à la vie. Il faut accepter d'être sur le point de basculer littéralement dans l'inconnu. Je l'ai senti. J'ai eu un petit sursaut de conscience : j'arrête, j'essaie de retrouver mon corps ou je laisse faire ? J'ai décidé de laisser faire. J'avais vraiment l'impression que je pouvais mourir. Je me suis dit que ce n'était pas grave, que c'était une belle mort. À ce moment mon souffle est devenu absolument imperceptible — un petit filet de rien du tout sur le point de se tarir. Il n'y a avait presque plus de respiration extérieure mais une très grande respiration intérieure, dans un espace nouveau, immense.

(Je sais ce que ce genre de récit peut avoir de terriblement agaçant, désolé.)


Avec la perte des repères spatiaux est arrivée celle des repères temporels. Je ne n'aurais su dire où je me trouvais ni depuis quand. Assez vite l'angoisse a fait place à une espèce d'amusement confiant envers le curieux processus qui était en train de se produire. J''étais embarqué, emporté, il n'était plus possible (ni souhaitable) de revenir en arrière.

Et puis est arrivée "une chose extraordinaire" : une sorte d'implosion/explosion. J'ai dit que l'espace et le temps dans cette expérience étaient complètement abolis. Mais là c'était autre chose. TOUT était aboli, plus rien du monde n'existait, il n'y avait plus de trace pour le moindre savoir, pour le moindre souvenir des choses, de moi, de mon identité. Il n'y avait rien à voir, rien à sentir, rien à entendre. En lieu et place de l'information des sens il n'y avait qu'une immense béatitude d'une intensité inouïe. Avec ça m'est tombée dessus une certitude totale, parfaite, définitive. Certitude sans objet. Certitude pure. Dans la seconde j'ai su qu'il n'y avait plus lieu de s'en faire, que tout était parfait sous les remous de notre conscience de surface.

Assez vite j'ai pu revenir à moi. Je suis redevenu fonctionnel. Je me suis levé, ma pensée s'est remise en place.

La première chose que j'ai faite a été de me précipiter sur Anne en criant : « Joie ! joie ! joie ! Il n'y a que joie, perfection et amour ! » Je devais avoir l'air complètement allumé mais elle est habituée. Sans vouloir en dire plus j'ai éclaté de rire pendant un bon moment.


J'ai très vite intégré tout ça. Sans chercher à y retourner. (Quand la Totalité s'offre, on ne va pas en redemander une part quelques jours après...) Mais je sais que c'est là, toujours. À deux doigts. Pour moi, pour vous, pour tout.

Pour moi, pour vous, pour tout.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

We never know what happens at the other side of the wall.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi. Je me lève à six heures. Vais me moucher dans la cuisine, saigne un peu du nez, tousse, siffle légèrement des bronches. Je reste debout dans le séjour quelques instants. Il fait encore nuit. Je me recouche et me rendors aussitôt. Me relève à neuf heures. Douche. Je m’aperçois en mettant du déodorant inodore en crème que j’ai encore un peu de mousse sous l’aisselle droite. Café, céréales, lait de soja, abricots secs. Je vérifie ma déclaration d’impôt sur internet. Je croyais m’être trompé, mais non, tout est ok. Je suis content. Je me sens adulte. C’est plutôt rare. Ensuite, blog. Joseph Beuys et son lapin mort. Je change la couleur de la petite ombre sous le lapin. Ca devient une tache de sang. Je repense à cette histoire du lapin qui tuait un chasseur (chanson de Chantal Goya) : si le lapin tire sur le chasseur il le tue, mais avec le recul le fusil tue le lapin. Voilà ce que Chantal Goya ne dit pas dans sa chanson. Les lapins, paraît-il, vivent dans une terreur permanente. Les chats, qui ont un peu le même poids et la même taille, sont beaucoup plus tranquilles (sauf traumatisme). Ensuite je fais plusieurs essais de mise en page pour la publication en livre de mon feuilleton dessiné. En modifiant l’espace entre les bandes c’est tout le propos que je modifie. C’est un travail véritablement musical : mélodique et rythmique. J’y passe beaucoup de temps. L’heure file. Je déjeune à trois heures. Comme je suis assis depuis des heures, je mange debout pour me délasser. Abricots secs, banane séchée, et un melon entier. Le rosier dans la cour est immense. Combien de fois est-ce que j’ai tenté de le dessiner sans jamais y arriver ? Je fais mon lit, je me lave les dents. Je prends un Aspro 500 mais je ne suis plus malade, juste un peu courbaturé. J’ai appris samedi que l’aspirine pouvait brouiller l’estomac. Je savais que c’était le cas pour les antibiotiques, mais j’ignorais pour l’aspirine. En tout cas moi ça ne m’a jamais fait de mal. J’ai une santé à toute épreuve pour les médicaments. Je retourne à mon ordinateur. Je me disperse. Je flotte. Au bout d’un moment j’en ai assez et je sors faire des courses. Grande joie de retrouver la rue et les autres. Rien qu’à cause de cette joie simple, ça va être difficile de quitter Paris un jour... Dans le magasin je regarde longuement les différentes pâtes au sarrasin, à l’épeautre et au quinoa. Une femme se plaint à un vendeur d’avoir chez elle des mites alimentaires. Le vendeur lui dit que cette année est une année à mites. Je dis que j’en ai eu aussi, et surtout dans le sésame dont elles semblent raffoler. Mon témoignage réjouit la femme : « Ah ça fait plaisir d’entendre ça, je me sens moins seule ! » Je lui souris comme si j’étais quelqu'un de très aimable. Quand je retourne à mon panier je ne le retrouve pas. Il y en a bien un qui ressemble au mien mais il y a des produits que je n’ai pas achetés (deux flacons d’huiles essentielles - clous de girofle et lavande). C’est une vieille dame qui s’est trompée. Ca la fait beaucoup rire. Un peu plus loin je cherche des pommes qui ne sont pas trop lisses ni trop molles. La récolte est très médiocre. Je n’en ramasse que sept – et encore, elles ne sont pas formidables. Comme il n’y a plus d’étiquettes pour le pesage des fruits, il faut mettre les fruits sur la balance, taper la touche correspondante et recopier sur le sac le prix indiqué sur l’écran. Je me dis que s’ils veulent faire des économies c’est un mauvais calcul parce qu’on ne va sûrement pas tarder à leur embarquer leur gros feutre noir. Le type à la caisse sent fort la sueur. Il a une petite barbiche frisée qui me gratte pour lui. Mon sac à dos est plein à craquer, je suis obligé de prendre un sac supplémentaire. En passant près du square, un enfant grimpe sur un horodateur pour aller prendre une carte électronique jaune qui était posée dessus. Il m’a fait penser à un petit singe, comme on en voit dans les villes en Inde. Je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, mais plusieurs fois à la télé (quand j’avais encore la télé), et peut-être dans L’Inde fantôme ou Calcutta de Louis Malle. En rentrant à l’appartement j’aligne les citrons sur le petit balcon pour qu’ils mûrissent encore un peu (de toute façon il n’y a plus de place ailleurs). La température est idéale et il n’y a pas un bruit. Je reste un moment à regarder le gros rosier sous la fenêtre. Il est déjà cinq heures. Je retourne travailler un moment à combiner mes mises en pages. Ce n’est pas un travail désagréable. J’écris au FRAC pour leur signaler le petit article sur De pièces en pièces. J’en profite pour leur rappeler leur proposition de mettre en avant le livre à la librairie Beaubourg. Il y aurait possibilité d’exposer quelque chose en vitrine. Je n’y crois pas trop mais je fais semblant. A six heures je m’autorise à lire les Lettres au Castor de Sartre. Il me vient alors l’idée d’emporter cet été la correspondance de Flaubert. En Pléiade, j’en ai pour un moment. Un seul livre, ça simplifie tout. Je compte faire des aquarelles. Mais il faut que j’achète un répulsif à insectes. On ne peut pas bien dessiner si on est piqué sans arrêt de partout à la fois. A sept heures je me fais cuire une grosse ration de riz complet. J’en aurai pour toute la semaine. Je le mange avec appétit devant mon ordinateur alors que je cherche sur Google des images de voiliers en bois. Entre deux vieux gréements, je tombe par hasard sur cette phrase célèbre de Debord qui m’avait enchanté en l’entendant dans In Girum : « Oui, je me flatte de faire un film avec n’importe quoi ; et je trouve plaisant que s’en plaignent ceux qui ont laissé faire de toute leur vie n’importe quoi. »



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Surmoi (psych.) : Il ne manquait plus que Ça.