Est-ce que je vais réussir à dire quelques mots sur ce livre qui sort aujourd’hui ?
Un jour, il y a bien longtemps (ceci n’est pas un conte), alors que j’explorais une maison abandonnée dans la campagne rémoise, je suis tombé sur le petit carnet de l’ancienne occupante de la maison. Ça devait être une très vieille personne, son écriture était d’un autre temps. Il s’agissait de simples notes, très prosaïques. Chaque jour : le temps qu’il fait, chacune des dépenses au centime près, la mention des personnes croisées, les visites, la santé, très peu de commentaires. J’ai lu ça debout, dans la maison-même où avait vécu cette femme. Je pouvais voir par la fenêtre défoncée le petit jardin qu’elle évoquait. J’aurais pu m’assoir sur la chaise où elle s’asseyait peut-être pour écrire ces notes quotidiennes. La vaisselle était encore en place. Il y avait même une serviette de bain suspendue à un fil au-dessus de la baignoire grisâtre. Tout semblait plus ou moins resté figé dans le temps, pétrifié. Pourtant le sol était jonché de plumes vomies par le matelas éventré, et ça disait la mort.
Ça m’a fait un choc terrible. Ce carnet n’était pas de la littérature mais un document plus vivant et infiniment plus touchant que bien de la littérature.
Quelques années après, je suis tombé sur les carnets de mon frère Benoît. J’ignorais complètement qu’il tenait un journal. Il avait commençait à y écrire régulièrement lorsqu’il était en Guyane pour son service militaire. Il était jeune, farouchement décidé à vivre en dehors de la société qui lui faisait horreur. Son seul désir : tout quitter et partir vivre sur l’eau. Le monde étant ce qu’il est, autant la mer...
En lisant ces carnets j’ai eu le même choc qu’avec le petit carnet de la vieille dame. Sauf qu’il s’agissait de mon frère, qu’il était encore vivant et que ce qu’il racontait n’avait rien à voir.
J’ai pensé aussitôt que ça pourrait être merveilleux de partir de là pour pour faire un livre, un livre avec des dessins — les miens, bien sûr, mais que le lecteur pourrait penser être ceux du narrateur. Un narrateur qui écrit ce qu’il vit tout en dessinant. Un peu comme moi. (Sauf que je ne vis rien — c’est ma gloire.)
Je me suis donc mis dans la peau de mon frère.
Je ne pouvais pas m’abstenir de le représenter. Ça aurait été fastidieux — même si plus juste pour un récit à la première personne — dans la vie on ne se perçoit pas de l’extérieur comme un personnage.
C’est toute la différence entre ça :

Cette question de la représentation du narrateur m’a posé un problème : quel visage lui donner ? Celui de mon frère ? Non, ridicule. Le mien ? Encore plus ridicule. Un personnage-type, façon bande-dessinée ? Ah non !
S’il est question d’un arrosoir et que je le dessine, on voit immédiatement de quel type
d’arrosoir il s’agit concrètement...
Et même s’il n’est question que de retourner la terre, on aura par le dessin une idée précise de l’allure de la
brouette...
