Jeudi 22 octobre 2009 4 22 /10 /Oct /2009 10:32

 

 




Est-ce que je vais réussir à dire quelques mots sur ce livre qui sort aujourd’hui ?


Un jour, il y a bien longtemps (ceci n’est pas un conte), alors que j’explorais une maison abandonnée dans la campagne rémoise, je suis tombé sur le petit carnet de l’ancienne occupante de la maison. Ça devait être une très vieille personne, son écriture était d’un autre temps. Il s’agissait de simples notes, très prosaïques. Chaque jour : le temps qu’il fait, chacune des dépenses au centime près, la mention des personnes croisées, les visites, la santé, très peu de commentaires. J’ai lu ça debout, dans la maison-même où avait vécu cette femme. Je pouvais voir par la fenêtre défoncée le petit jardin qu’elle évoquait. J’aurais pu m’assoir sur la chaise où elle s’asseyait peut-être pour écrire ces notes quotidiennes. La vaisselle était encore en place. Il y avait même une serviette de bain suspendue à un fil au-dessus de la baignoire grisâtre. Tout semblait plus ou moins resté figé dans le temps, pétrifié. Pourtant le sol était jonché de plumes vomies par le matelas éventré, et ça disait la mort.


Ça m’a fait un choc terrible. Ce carnet n’était pas de la littérature mais un document plus vivant et infiniment plus touchant que bien de la littérature.




Quelques années après, je suis tombé sur les carnets de mon frère Benoît. J’ignorais complètement qu’il tenait un journal. Il avait commençait à y écrire régulièrement lorsqu’il était en Guyane pour son service militaire. Il était jeune, farouchement décidé à vivre en dehors de la société qui lui faisait horreur. Son seul désir : tout quitter et partir vivre sur l’eau. Le monde étant ce qu’il est, autant la mer...

En lisant ces carnets j’ai eu le même choc qu’avec le petit carnet de la vieille dame. Sauf qu’il s’agissait de mon frère, qu’il était encore vivant et que ce qu’il racontait n’avait rien à voir.

J’ai pensé aussitôt que ça pourrait être merveilleux de partir de là pour pour faire un livre, un livre avec des dessins — les miens, bien sûr, mais que le lecteur pourrait penser être ceux du narrateur. Un narrateur qui écrit ce qu’il vit tout en dessinant. Un peu comme moi. (Sauf que je ne vis rien — c’est ma gloire.)

Je me suis donc mis dans la peau de mon frère.

Je ne pouvais pas m’abstenir de le représenter. Ça aurait été fastidieux — même si plus juste pour un récit à la première personne — dans la vie on ne se perçoit pas de l’extérieur comme un personnage.

C’est toute la différence entre ça :




tel que les autres me voient
(troisième personne)

 

 

                                                  ... et ça :

 


tel que je me vois
(première personne)

 


Cette question de la représentation du narrateur m’a posé un problème : quel visage lui donner ? Celui de mon frère ? Non, ridicule. Le mien ? Encore plus ridicule. Un personnage-type, façon bande-dessinée ? Ah non !


Comment représenter un personnage sans que cette représentation vienne empêcher l’identification du lecteur ?

J’ai fait beaucoup d’essais, j’ai longuement cherché, beaucoup souffert, failli désespérer.

La moindre caractéristique était un obstacle. Beau ? Il l’était aussitôt trop, c’était agaçant. Maigre ? Jeune ? Mal rasé ? Air malin ? Désespéré ? Naïf ? Austère ? Non, non, non, non. Impossible. Je me suis énervé. J’ai gribouillé toutes mes têtes. Je les ai barrées de rage, de colère, de désespoir. Et là, magie, j’ai enfin trouvé la tête que je cherchais. A partir de là, la représentation devenait possible.

 




Restait la question du texte.

Ce que j’aimais dans les carnets de mon frère c’est l’aspect “document brut”, franc, direct, non élaboré. J’aimais que ce soit écrit sans aucune prétention, aucun souci de bien écrire.

Seulement cet aspect brut passe mal dans un livre. C’est un peu comme le langage parlé : il ne suffit pas d’enregistrer une conversation et de la recopier pour faire un beau livre vivant.

Il a donc fallu que je réécrive tout. Le plus gros travail a été d’élaguer, de réduire (comme une sauce) pour arriver à quelque chose d’à la fois très dense et très fluide. Bien sûr j’ai respecté la chronologie de la narration — bien heureux d’avoir à la respecter d’ailleurs : je n’aurais pas su, pas voulu, l’inventer.

Pour l’aspect “psychologique” — qui est la principale aventure de ce livre —, j’ai choisi de ne retenir aucun développement, aucune auto-analyse. J’ai préféré laisser deviner l’humeur du personnage (ses doutes, ses états d’âme) à travers l’évocation de situations bien précises et très concrètes. Les dessins ajoutent au récit une dimension réaliste : quand il est question d’un cerf, par exemple, on le voit...




S’il est question d’un arrosoir et que je le dessine, on voit immédiatement de quel type d’arrosoir il s’agit concrètement...



Et même s’il n’est question que de retourner la terre, on aura par le dessin une idée précise de l’allure de la brouette...




Mettre l’accent sur le monde concret (les objets), c’est pour moi accéder à une dimension immédiatement poétique. Dimension qui se perd de plus en plus au cinéma où les plans tournent presque exclusivement autour des personnages, de l’action, du blabla.

Le sentiment de “présence” (bientôt cette notion ne dira plus rien à personne) n’apparaît que lorsqu’on est en contact avec ce qui se tient sous nos yeux. Un bon livre c'est celui qui nous sauve, c’est celui qui nous sort de notre folie et nous ramène ici et maintenant. Ce retour à soi, au “vrai” soi, au réel, peut se faire de mille manières bien sûr. La plus efficace pour moi est l’attention portée aux choses. C’est pour ça que j’aime Chardin, Vermeer, Flaubert, Gombrowicz, Echenoz, Francis Ponge, Suzanne Doppelt, les poèmes de Cendrars, les photos de Tillmans, les dessins de Sempé, les vieux albums de Tardi, Chris Ware, Emmanuel Guibert ... bref, tous ceux qui se tournent vers la présence des objets.

Enfin, comme l’écrit Brice Matthieussent en quatrième de couverture de Vengeance du traducteur : Ceci est un livre d’images. Ceci est un roman.





 

 


 


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