Livres parus

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« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »

Jean-Luc Nancy

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Jeudi 10 mai 2007







(Je replace ici, pour que tout le monde puisse en profiter, le merveilleux commentaire que Jacques a déposé hier sous mon dessin du 5 mai.)

 

On peut voir les premières pages de De Pièces en Pièces un peu plus bas, effectivement. Mais je ne saurais trop conseiller aux uns et aux autres d'aller lire le livre directement. Histoire de compléter la présentation du livre faite par P.O.L, je me permets de glisser ici un commentaire de lecture qui, je l'espère, en amènera quelques-uns à passer du blog au livre...
 

Imaginons un auteur, un auteur qui possède un sujet (le nomadisme dans l’art contemporain). Il va vouloir écrire un livre sur son sujet. Il va vouloir traiter son sujet, c’est-à-dire faire du sujet une question qui lui permette d’exposer ses réponses. Il fera donc ce qu’on appelle un essai. Ce pourra être très documenté, très théorique, très intéressant mais le livre ne traitera jamais le sujet dans le sens où il restera nécessairement et définitivement extérieur à lui. Il parlera de lui, il réfléchira sur lui, il le cernera, le traversera, le démontera mais il ne sera pas lui, il ne sera jamais le sujet lui-même mis en œuvre. De Pièces En Pièces, le dernier livre de François Matton, n’est pas la réponse d’un auteur à une question, il est la mise en œuvre de la question. Le livre ne parle pas du nomadisme, il est le nomadisme. Et c’est formidable.

Cela ne veut pas dire que le sujet du nomadisme dans l’art n’est pas abordé de façon extérieure, classiquement. Le lecteur trouvera un certain nombre de réflexions, d’illustrations, de noms. Mais ce n’est pas vraiment ce qui m’a intéressé dans le livre. Non. Et je crois que la forme propre à François, qui consiste à utiliser texte et dessin, n’est sûrement pas la mieux adaptée à un discours technique, historique et conceptuel. Pour le coup, un véritable essai traditionnel aurait davantage d’arguments à faire valoir. Mais ce n’est pas ce qu’a voulu faire François. L’objet du livre se situe ailleurs.

Assez vite le lecteur est frappé par un dessin, un ensemble, une page : il les connaît par cœur et pourtant ce ne sont plus les mêmes ! Les habitués de ce blog ont vu des centaines de dessins de François. Eh bien le lecteur en retrouve beaucoup dans le livre. Mais le cadre a changé. Ce ne sont plus des dessins publiés sur un blog, vus à travers un écran, autonomes, indépendants. Les dessins se trouvent dans un livre, dans un ensemble qui possède un rythme, une mise en page spécifique, une durée, un avant, un après, un à côté… Et cela change tout ! Vous n’imaginez pas à quel point cela change tout. Le dessin, s’il est le même, change de sens en changeant de lieu. Il quitte le bac à sable qu’est en un sens le blog, ou l’atelier si vous préférez, pour le livre. Et le lecteur commence à être sensible à la question du nomadisme, mais d’une façon inattendue…

Il constate qu’un même dessin va être repris une fois, deux fois, mais avec des variantes : changement de couleurs, changement de cadrage. Le dessin trouve une dynamique dans l’économie du livre. 

Il constate également que l’auteur dessine les œuvres des autres. Des tableaux de Chardin ou de Picasso se voient dessinés, croqués, transposés par François. Une œuvre que je ne connaissais pas du tout (le Balcon inversé de Philippe Ramette) est dessinée de deux façons différentes, sur deux pages différentes, avec une utilisation du texte différente. C’est superbe. Plus loin François tente de redessiner certaines séquences d’une vidéo. Et l’on est pris par une forme de nomadisme. Ce n’est ni le nomadisme des œuvres ni le nomadisme dans les œuvres. C’est le nomadisme imposé par le regard, le point de vue et le dessin de l’auteur du livre.

La troisième personne disparaît progressivement au profit du « je ». D’une part ce qui est évoqué et montré est lié à la vie de l’auteur : les œuvres dont il est question sont des œuvres d’artistes contemporains que François a fréquentés, dont il a vu les expositions ou bien c’est sa propre exposition de Reims dont il nous montre ici même des images. D’autre part un jugement personnel se développe, une prise de distance critique par le dessin aussi bien que par le texte.

Et c’est là la grande réussite du livre selon moi : plus le lecteur avance plus il est pris par le nomadisme de l’auteur. Le sujet du livre n’est pas seulement interrogé, il est mis en œuvre. Le dessinateur est le grand nomade de l’affaire. C'est lui qui bouge, qui voyage, regarde, écoute, observe, prend des notes, raconte, relate, dispose. L’essai attendu se révèle être un « journal », un « carnet nomade » et c’est mille fois plus séduisant. L'écriture manuscrite joue à plein, le dessin, les ratures, les affirmations et les interrogations, le mouvement. Le livre est absolument personnel, pour mille raisons, et c'est cela qui en fait, à mes yeux, tout l'intérêt et toute la force. C’est le déplacement de celui qui parle qui fait qu’il y a du nomadisme, c’est son regard. C’est parce qu’il y a ce « je », cette subjectivité vivante et en mouvement qu’il y a un monde, des œuvres, de l’humanité, de la durée. François arrive à créer de la distance en reproduisant, en recopiant, en donnant à voir mais il crée dans le même temps une forme de proximité grâce à ce « je » qui voit, dessine, écrit, organise la page et le monde. Les généralités plus ou moins creuses, les théories datées sont mises à distance par la subjectivité de l’auteur. Et c’est tant mieux. C’est plus honnête et c’est plus juste. Tous ceux qui aiment ce blog seront ravis par le livre qui se révèle être du pur François Matton. Une des dernières pages dit ainsi : « La suite de notre nomadisme se perd un peu dans mon souvenir… Beaucoup d’images et d’impressions me sont restées, mais elles se chevauchent en moi sans ordre logique, me plongeant dans une rêverie délectable… Je vois des visages et des corps en grand nombre… Je vois un chat noir qui traverse la rue… Je vois des feuilles de vigne courir sur la pierre… Où sommes-nous ? » 

Assurément chez François Matton ! 


De Pièces en Pièces, P.O.L
24x19 cm, 168 pages 




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