« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »
Jean-Luc Nancy
« La bande dessinée est un genre fondé sur la réticence. Non seulement les images, immobiles et silencieuses, n’y ont pas la même puissance illusionniste que les images filmiques ; mais leur enchaînement, loin de produire une continuité mimant le réel, ne propose au lecteur qu’un récit troué d’intervalles, qui paraissent autant de béances du sens. Mais si cette double réticence appelle bien une « reconstruction de la part du spectateur », le récit « à reconstruire » n’en est pas moins disposé dans les images, véhiculé par le jeu complexe de la séquentialité.
Si l’on en croit François Dagonet, c’est d’ailleurs le propre de l’art en général que de fabriquer « du sur-réel et de l’elliptique » (Cf. François Dagonet, Ecriture et iconographie, Vrin, 1973, p. 56.) Tout lecteur de bande dessinée sait que, dès l’instant où il se projette dans la fiction, il oublie, jusqu’à un certain point, le caractère fragmenté et discontinu de l’énonciation.
Je me permettrai de reprendre ici ce que j’ai écrit ailleurs de cet illusionnisme propre à l’art narratif de la bande dessinée :
Les vignettes ne renvoient que des éclats du monde supposé dans lequel se déroule l’histoire, mais, le monde étant censément continu et homogène, tout se passe comme si le lecteur, une fois entré dans ce monde, ne sortait plus jamais de l’image qui lui en a ouvert l’accès. Le franchissement des cadres devient une opération mécanique et largement inconsciente, masquée par l’investissement (l’absorption) dans le monde virtuel postulé par le récit. La diégèse [>l'histoire, le récit], c’est une image virtuelle, fantasmatique, qui comprend toutes les vignettes, les transcende, et que le lecteur peut habiter. Si, selon le terme de Pierre Sterckx, je peux nidifier dans une case, c’est parce que, en retour, chaque image en vient à représenter métonymiquement la totalité de ce monde. (…) La multiplicité et l’étalement de ses images, l’ubiquité de ses personnages, font que la bande dessinée ouvre véritablement sur un monde consistant, dont je me persuade d’autant plus facilement que je pourrais l’habiter que je ne cesse pas, en lisant, d’y entrer et d’en sortir. »
Thierry Groensteen, Système de la bande dessinée, PUF, 1999, p. 12-13.
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