« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »
Jean-Luc Nancy

« C'est du cinéma pour dire qu'on pourrait en faire. »
Cher Sylvain, tu dis trouver "terrible" cette phrase que Positif a eue à propos de Godard.
Moi je ne la trouve pas ça si terrible que ça. Cet aspect de virtualité ne me déplaît pas. Laisser entrevoir une possibilité non actualisée, c'est assez beau, non ?
Bien sûr cette mise en appétit est vite frustrante pour les gros mangeurs que sont certains lecteurs ou certains spectateurs, mais elle n'est pas sans charme (et même la frustration
elle-même).
Lignes de fuite, mon premier livre, commence pour une série de propositions au conditionnel : « ce serait le cadre d'une histoire / ce
serait le fil de l'histoire / il pourrait faire de l'orage / on ne s'occuperait pas de savoir si c'est pour de vrai ou pour de faux / on se laisserait aller au caprice de la ligne / au caprice de
l'heure / (-- comme au cinéma ?) / nous voyagerions ensemble (...)
Et dans la préface j'ai écrit « Après avoir circonscrit d'un trait un petit espace vide sur le blanc de la feuille, je reste souvent longtemps sans vouloir aller plus loin, ravi de m'en
tenir à une si belle amorce. (...) TOUT POURRAIT ARRIVER - c'est déjà bien assez. »
A mes yeux rien n’est plus beau qu’un projet.
(C'est que je suis plus doué pour rêver sur la vie que pour la vivre réellement... (Comme je suis sûrement plus doué pour rêver d'une oeuvre que pour la réaliser…))
Je crois qu'on pourrait dire d'un certain aspect ce que je fais que « C'est de la BD pour dire qu'on pourrait en faire ».
Si je faisais vraiment de la BD, il y a fort à craindre que je m’ennuierais et que ça ne soit pas très bon.
Je lisais justement hier soir dans les Carnets de la drôle de guerre de Sartre une réflexion tout à fait en rapport avec ce que
j'essaie de dire : « L'aventure fuit toujours l'aventurier au milieu des conjectures les plus extraordinaires. C'est en quoi l'aventure est un irréalisable. Elle n'apparaît qu'au passé à travers le récit qu'on en fait. (...) Les irréalisables peuvent
toujours être représentés mais ils ne peuvent être jouis et c'est ce qui leur donne leur caractère harcelant et
ambigu. »
J'ai une grande conscience de ce caractère d'irréalisable
de l'existence.
Sartre a l'air de dire que ce qui est irréalisable dans la vie ne peut l'être que par l'art. Par l'art on pourrait jouir de ce qui nous échappe toujours au fil des jours. Je ne suis pas sûr
que cela donne le meilleur art. Un art qui vienne combler les trous de notre vécu ? Bof. Je ne suis pas sûr de pouvoir marcher avec ça (comme je ne marche pas avec un cinéma de
sentiments pleins, façon Lelouch...)
Même en lisant Proust je ne suis jamais comblé totalement. Ce n'est pas le satori. Ca en parle, ça l'évoque, ça le cerne mais ça ne le fait pas vivre réellement. La jouissance littéraire totale
est toujours remise à plus tard. J'ai la même impression avec tous les arts, à commencer par le cinéma : les bons films renforcent toujours la foi dans le cinéma, la croyance qu'il
pourrait nous combler.
Alors quand Godard fait des films pour dire qu'on pourrait en faire, je trouve qu'il pointe honnêtement sa foi dans le cinéma en même temps
qu'il fait l'aveu que cette foi ne le comble pas et ne le comblera jamais totalement.
Pour reprendre les termes de Sartre, on ne peut réaliser l'irréalisable. LE bon film, LE bon livre ou LA bonne peinture qui apporteraient un comblement parfait sont
irréalisables.
Finalement je crois qu’on ne peut faire des films, écrire des livres et dessiner que pour réactiver notre foi toujours déçue en l'art.
Bon débat sur le faire ou le non-faire et tout ce qui en découle. C'est sûr que des antonin artaud ou des van gogh qui joue leur peau dans chacun de leurs gestes artistiques ne courent pas les rues... à ce sujet cher mr matton, sans vouloir être indiscret j'aurais été curieux de savoir ce qui pouvait vous faire vibrer en art contemporain?