« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »
Jean-Luc Nancy

Mercredi. Je me réveille à six heures et quart avec le réveil-matin de mes voisins.
Je reste un moment allongé. Je les entends prendre leur douche. C’est interminable. Je me lève avant qu’ils n’aient fini. Je prépare le café en maugréant. J’hésite à mettre la radio mais me
ravise. Pendant que le café s’écoule je mange quelques pruneaux secs. Je cherche les plus tendres dans le paquet. Je tombe sur certains qui sont particulièrement tendres et joufflus – ce qui
m’égaie un peu. Il fait déjà très chaud. Je regrette de ne pas avoir ouvert toutes les fenêtres en grands avant d’être allé me coucher hier soir. Me revient à l’esprit la nouvelle image que je me
fais de Sartre depuis que je lis ses Lettres au Castor : un homme très stable, d’une grande santé, très affectueux et enthousiaste, capable de manquer de sommeil sans que
ça n’affecte son humeur. Je finis mon café en cherchant des photos de Beauvoir et de lui sur Google. La voisine finit seulement sa douche lorsque je retourne à la cuisine pour me faire une
tartine de pain intégral. Miel et margarine non hydrogénée. Il faudra arroser les plantes. En regardant mon courrier je m’aperçois que Pierre Ménard a laissé un commentaire sur mon blog. Je
visite longuement son propre blog, très beau, et de fil en aiguille je retombe sur le texte qu’il avait écrit dans Marelle sur mon livre. Ensuite il est temps d’aller me laver
les dents. Mais je ne prends pas de douche parce que je compte aller à la gym. Ce que je fais d’ailleurs à midi. Il n’y a pas de monde mais il fait très lourd. Je sue (ce qui est rare). Je
souffre pas mal également, mais j’aime ça. J’aime souffrir et voir les autres souffrir. Là, allongé sur le tapis, on peut s’oublier enfin. Ca fait de beaux regards un peu absents. A une heure et
demie je retourne à l’appartement. Il reste du riz que je réchauffe en un rien de temps. Je finis mon repas par une pomme qui, comme je m’y attendais, n’a rien d’exaltant. En début d’après-midi
je pars aux Halles. J’achète Commande publique de Renaud Camus et L’Idiot d’Anne Herbauts. Comme le monde est petit, ne puis-je m’empêcher de me répéter comme
un idiot, comme le monde est petit et comme l’idiot est beau ! A la caisse je suis fasciné par les doigts extraordinairement longs du vendeur. J’ai peur un instant d’en oublier le code de ma
carte bancaire. Mais non, ça passe. En sortant du magasin j’ai peur de faire sonner l’alarme. Mais non, rien. Dehors l’air me semble plus léger. L’envie me prend de rentrer à pied. Sur le chemin,
en contournant Bastille par de petites rues, j’aperçois, alignés sur le trottoir, toutes sortes d’objets amassés qui font un curieux cortège noir. Il s’agit du contenu d’un appartement qui vient
de prendre feu. Les objets (matelas, chaises, livres, jouets, coussins, etc.) dégagent une odeur répugnante. Malgré tout, surmontant mon dégoût, je reste longtemps à observer cette masse
noirâtre. Les poupées en plastique ont fondu et font de très pathétiques grimaces. Les oursons et autres peluches ont perdu leur poil - ou bien il est devenu tout crépu. Je pense aux locataires
de l’appartement qui doivent être bien humiliés de voir toutes leurs affaires ainsi exposées aux yeux de tous. A moins qu’ils n’aient péri dans l’incendie. Mais je n’aperçois aucun corps dans les
décombres.
Lorsque j’arrive à l’appartement, un peu plus tard, je suis de très bonne humeur et je me mets à dessiner avec entrain.
Alors elle viendra s’asseoir tout à côté d’elle… D’ailleurs, elle est là. Elle a déjà le postérieur lourdement posé sur le radiateur qui se situe juste à côté de la valise de la jeune femme. Elle est plantée, les pieds ancrés dans le sol et les mains sur les genoux. A la regarder, on pourrait croire qu’elle est enracinée, qu’elle est là depuis toujours, qu’elle attendait comme une évidence, une ombre qui planait... Elle a la force tranquille des arbres : elle puise son énergie dans la terre et sa tête s’élève jusque dans les étoiles… Une de ses branches vient justement se poser sur les épaules de la jeune femme pour l’enlacer. Elle lui tend une de ses feuilles pour essuyer ses larmes, lui murmure des mots doux dans le creux de l’oreille, la berce presque de ses longs membres. La jeune femme ne sursaute même pas. Elle ne s’est rendue compte de rien, elle non plus. Sûrement une ombre de plus… un peu de pitié qui ne fait que passer. Autant se laisser faire, ça fait tellement du bien. C’est toujours ça de gagner. Elle ne prend même pas la peine de tourner la tête et préfère se laisser aller à son chagrin.
Et pendant ce temps qui lui paraît être hors du temps, elle est comme ensorcelée : elle a l’impression qu’elle s’envole, que son corps décolle loin de la douleur, des remords et des regrets… Des étoiles viennent l’enchanter, lui chanter des mots inconnus qu’elle reconnaît sans les avoir jamais entendus. Une douce lumière l’étreint et l’emporte loin des larmes amères qui coulent dans sa gorge ; le flot se tarit pour laisser place à des pensées de miel. Elle est bien. Elle ne s’est jamais sentie aussi bien. Elle a l’impression d’avoir quitté son corps pour faire un long voyage dont on ne revient pas sans efforts…
Mais le train entre en gare. Fracas et désespoir. Il la tire de sa parenthèse et la ramène sur terre : l’atterrissage est brutal. Vite se lever, se précipiter, porter la lourde valise pleine de souvenirs dont on ne peut se dépêtrer, jouer des coudes, aller chercher sa place, réinvestir ce corps dont elle s’était pour quelques instants évader, sortir de l’apesanteur et de sa torpeur…Elle n’a pas le temps de penser. Il faut y aller : le train ne l’attendra pas. Avant de monter, elle ne peut s’empêcher de se retourner pour apercevoir une ombre, un regard... Personne. Il ne reste sur le quai qu’une feuille, ou peut-être un mouchoir ; seulement l’ombre d’une histoire qui s’évapore déjà dans sa mémoire...