
« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »
Jean-Luc Nancy

Au hasard d’une promenade sur la Toile, hier, je suis tombé sur ce casque admirable. L’observant de plus près en le dessinant j’ai repensé à Salammbô de Flaubert – roman que j’ai lu plusieurs fois et auquel je voue un culte. J'en recopie, par exemple d’innombrables passages, à la main, pour le seul plaisir d’être au plus près du rythme de la phrase. C’est d’ailleurs devenu une sorte de thérapie personnelle : lorsque je me sens vide, mou, bête (ce qui arrive souvent), je recopie quelques pages de Salammbô.
C’est ce que j’ai fait hier en recopiant le début du premier chapitre de la quatrième partie. J’ai placé le texte sous le dessin du casque romain. Mais c’était une mauvaise idée. Parce que mon dessin devenait alors une pauvre "illustration" du texte de Flaubert. Et illustrer Flaubert, avouez qu’on ne peut pas faire plus idiot…
(Et toujours ce vers de Saint-John Perse dans Anabase : «Tant de douceur au coeur de l'homme, se peut-il qu'elle faille à trouver sa mesure ?»)

C’est la vie !
* * *
Je suis en train lire avec grand intérêt le second Carnet de notes de Pierre Bergounioux (gros volume de plus de 1200 pages). Comme toujours à la lecture d’un journal, j’en appends beaucoup sur moi.
Bergounioux est très sombre. Selon lui, le sentiment initial de la vie est euphorique mais ça ne dure pas. « L’expérience et l’exercice de la réflexion provoquent un désenchantement graduel », écrit-il. Comprendre le monde reviendrait à tomber dans le désenchantement. Le prix de la lucidité, en quelque sorte. C’est l’affaire de la pomme de la connaissance qu’on ne peut s’empêcher de croquer et qui nous fait sortir de l’Eden.
Bergounioux a une passion pour la connaissance. Il veut comprendre le plus possible du monde. Il sent là un devoir, presque une mission. Ça l’amène à lire plus de 500 livres par an. L’éclectisme de ses lectures est prodigieux : toute la littérature, bien sûr, mais aussi les sciences humaines, les sciences du langage, la philosophie, les sciences naturelles et techniques. Entomologie, astro-physique, philosophie, philologie, histoire, géographie, ethnographie, anthropologie, géologie, zoologie, botanique, sociologie, etc., etc., tout y passe.
En comparaison, l’exercice de la réflexion est chez moi terriblement rachitique. D’abord, bien sûr, parce que je n’ai pas ni son sérieux ni son admirable discipline. Ensuite, parce que je ne crois pas, contrairement à lui, que la réflexion est ce qui nous sort fondamentalement de l’ignorance. Je ne crois pas que la réflexion puisse percer les ténèbres de l’esprit. Je vais même jusqu’à penser que ce qui amène la clarté est l’absence de réflexion et d’agitation intellectuelle – autrement dit : un esprit silencieux.
Pourtant je me sens très proche du désenchantement dont parle Bergounioux. A la différence toutefois que mon désenchantement est euphorique. C’est très étrange d’ailleurs. L’euphorie initiale n’a pas été chassée par le désenchantement lié à la lucidité. Euphorie et désenchantement sont indissociablement mêlés en moi. Ce qui fait que je peux être simultanément très euphorique et parfaitement désenchanté.
Ce n’est pas si paradoxal que ça en a l’air. Je suis convaincu que le désenchantement entraîne avec lui une sorte d’allégement de la conscience - ce qui est source de joie. Etre désenchanté c’est ne plus courir après des chimères, c’est avoir laissé tomber toute ambition déraisonnable, c’est ne plus s’épuiser à tenter d’attraper la carotte que l’on tend sous votre nez, c’est ne plus croire qu’ailleurs et plus tard puisse être mieux qu’ici et maintenant.
Ne plus rien espérer, ne plus se raconter d’histoires, ne plus rien attendre, quel bonheur !
J’ai un peu l’air de planer comme ça, de me concentrer uniquement sur mes petits dessins, bien au chaud au fond de mon appartement, avec, pourquoi pas, un vieux matou qui ronronne sur mes genoux, une fleur fanée à la boutonnière et quelques galets blancs à portée de la main pour me rappeler mon enfance...
Oui, allez, j’admets, il y a un peu de ça. Mais ne croyez pas pour autant que je plane au point de ne pas en entendre beaucoup parmi vous râler sur mon compte, du genre « non mais comment il gagne sa vie celui-là encore ? ».
Eh bien, au risque d’en surprendre plus d’un, je vais vous donner un tout petit aperçu du travail qui me tient vissé toute la journée à ma table comme le plus honnête des artisans.
Il s’agit de dessins réalisés pour une les éditions espagnoles Demipage qui réalisent un livre sur l’histoire d’une exploitation de minerai (la magnésite) dans la région de Navarre*. Je ne donne que les têtes de chapitres, faisant fi de tous les développements parallèles. Juste les douze premiers chapitres. Douze sur plus de trois cents - rendez-vous compte.
Et qu’on aille dire encore que je suis un glandeur !
* (J’ai déjà eu l'occasion de montrer sur ce blog quelques dessins relatifs à ce projet)


(Elle n’est pas belle, la vie ?)

« "Sente étroite", certes ce trait du bout du crayon qui visite toutes les régions du pays terrestre mais fait que l’on comprend vite que tous les lieux s’équivalent, que l’on est toujours au centre du monde. D’où suit que si la fresque du XIVe siècle a autre apparence et style que le Bar aux Folies-Bergère, le dessin tracé dans la fresque – la sinopia, qui apparaît dans l’écaillement ou au moment des déposes – est de même esprit et presque même figure chez l’obscur giottesque ou chez Delacroix ou Manet. Les siècles passent sans rien changer au dessin quand celui-ci n’a souci que de l’amande des choses.
Dessiner : comme aller loin, dans les pierres. »
Yves Bonnefoy, Remarques sur le dessin
« Voir parce que l’on a appris à ne plus voir. Voir comme l’archer zen, qui n’a plus besoin de regarder ce qu’il vise. C’est ce qu’Henri Cartier-Bresson cherchait à faire en photographie déjà : réagir à la circonstance qui s’offre, de façon si rapide qu’en serait pris de court l’interprétation (…) pour mieux se déconnecter des significations véridiques mais tout de même superficielles qui risquent d’entraver cette réaction de survie (…)
Avoir entrevu, et maintenant chercher à voir, pleinement, et non à comprendre (…)
Combien faut-il s’évertuer pour être libre ! Que d’habitudes à défaire (avec précaution, pour ne pas blesser ce qui est) ! Et
tant de maniérismes perdurent dans le poignet le plus souple ! Dessiner c’est abandonner, sacrifier ses biens, brûler ses vaisseaux. On pense à Bashô, cette fois, au début de la
« sente étroite » : « Moi-même, depuis je ne sais quelle année, lambeau de nuage cédant à l’invite du vent, je n’ai cessé de nourrir des pensers vagabonds. »
Yves Bonnefoy, Remarques sur le dessin
« Dessiner : avoir à choisir entre imiter un objet ou produire un signe. Soit évoquer un contour, un rythme, une texture que l’on perçoit en un point du monde, et laisser ainsi la forme qui naît sur la feuille entendre l’appel d’un fait de réalité qui transcende tous les savoirs. Soit tracer à partir de rien dans la perception – de rien, mais peut-être aussi bien d’une réminiscence de tout, eût dit Mallarmé – la structure tout à fait abstraite qui n’aura de sens que par convention : sauf qu’elle donne à rêver que sous sa figure arbitraire elle a réalité elle aussi, autant sinon plus que n’en a notre univers illusoire. Simples inventions des civilisations successives, destinées à se refermer sur leur signification d’un moment quand le sable du temps les aura recouvertes ? Ou idéogramme d’un absolu, affleurant – bien que de façon difficile, demandant ascèse ou imitation – dans la relation de l’être parlant à soi-même ? Le signe est cette question quand simplement dessiner, se porter dans le trait vers le corps ou l’arbre qui sont au-delà des mots, a chance de dissiper en nous ce langage qui nous trouble de ses questions. »
Yves Bonnefoy, Remarques sur le dessin

PS : Je viens de finir le Journal (1957-1962) de Catherine Robbe-Grillet, et c'est une nouvelle illusion qui tombe : je pensais que Robbe-Grillet était un homme heureux, serein, vivant tranquillement en phase avec le monde (ce que je croyais du fait de son intérêt pour la botanique, les jardins, etc). Il s'avère très inquiet, passant son temps à essayer de faire valoir le plus possible son oeuvre, courant le monde de conférences en conférences comme une sorte de représentant de commerce, cherchant à vendre son idée du Nouveau-Roman comme d'autres leur aspirateur sans sac... Fastidieux.