

Je réalise entre deux rêveries que mes dessins, mes livres, semblent préfigurer mon accident. Ils contenaient déjà tout ce qui vient de me tomber dessus.
D’autre part cet accident m’offre l'occasion de vérifier de manière radicale que certaines de mes convictions les plus profondes collent bien à la réalité.
C’est maintenant d’expérience de première main que je peux répéter ce que j’ai toujours dit, à savoir que je ne suis pas ce corps, cette personne vagissante, instable, capricieuse, vite contrariée.
L'identification à « soi » (au complexe corps/mental) n'est que provisoire et elle est basée sur un malentendu.
Adorable malentendu d'ailleurs, inutile de vouloir le dissoudre. C'est cette méprise - basée sur une illusion tenace - qui fait tout le charme du monde : on est tous plongé dans un mauvais feuilleton et on y croit dur comme fer. Ça fait des histoires à raconter, c'est rigolo...

Pour mon sixième réveil, on m’a apporté un gros colis. Il contenait le livre sur l’exploitation minière du nord de l’Espagne pour lequel j’ai réalisé plusieurs dessins cette année, ainsi quelques exemplaires de la traduction espagnole de J’ai tout mon temps.
Premier sourire.








« - "Quel jour nous sommes" ? Je n’en sais rien.
Jeudi ? Mardi ? Non vraiment je ne sais pas.
Mais ce n’est pas nouveau : je ne suis jamais sûr du jour que nous sommes.
Je travaille chez moi. Je ne lis pas les journaux, je ne regarde pas la télé.
Je vis sans agenda. »

« - Attention, je fais la petite toilette...
- Faites, faites… »

(Qu’est-ce que… ? Encore une hallucination ?)


Voilà notamment ce que ce sera de mourir : arrêter soudainement de publier quotidiennement sur ce blog (qui est tout autant un journal qu’un atelier).
Le laisser figé sur un certain dessin qui sera le dernier sans que j’aie pu le prévoir. Sans conclusion, sans adieu.
Mourir : laisser en plan.
J’ai donc failli mourir. Certains ici ont pu le pressentir du fait de l’interruption soudaine de toute publication depuis trois semaines. (Comme me l’a écrit Sylvain : « C'est l'avantage de faire un blog : quand tu es mort les autres s'en aperçoivent. ») Il s’en est fallu de peu que je ne puisse revenir bricoler ici, ni ailleurs.
« Rupture d’anévrisme ». Sans aucune cause, simplement une faiblesse congénitale d’une des précieuses artères qui irriguent le cerveau. Elle s’est rompue sans prévenir, entraînant une hémorragie cérébrale. Opération délicate pour la ligaturer, trois semaines d’hospitalisation – dont dix jours en réanimation. On y reste souvent. Et quand on a la chance de s’en sortir, c’est bien souvent avec de graves séquelles : paralysie de tel ou tel membre (sinon de tout un côté du corps) ; ou bien amnésies plus ou moins graves – la plus étrange, et sûrement la plus éprouvante, étant l’amnésie de la mémoire à court terme : on sait qui l’on est, ce qu’on a vécu par le passé, mais on se sait plus si l’on vient de tourner à droite ou à gauche, ni où l’on avait décidé d’aller il y a un instant…
J’en sors sans séquelle, c’est une chance inouïe.
Je reprends mes crayons avec émotion.