
(Imprimerie à Evreux - visitée il y a deux mois à l'occasion du calage de mon livre.) (Travailler, travailler... Passer sa vie dans l'oubli de tout...)

« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »
Jean-Luc Nancy




Jésus a dit :
« Je me suis tenu au milieu du monde et je me suis manifesté à eux en chair et en os. Je les ai trouvés tous ivres. Je n’ai découvert parmi eux personne qui eût soif : mon âme a souffert pour les fils des hommes, parce que leur cœur est aveugle. Ils ne voient pas qu’ils sont venus au monde vides et qu’ils s’apprêtent à en ressortir aussi vides. Mais ils sont ivres ; quand ils auront cuvé leur vin, ils changeront d’attitude. »

Interrogé sur ce qui le motivait à faire des photographies, Jean Baudrillard expliquait que notre monde de l’image ne laisse plus place à l’absence. Il n’y aurait plus que la présence qui se donne à voir partout, sur tous les écrans. Le vide aurait disparu, ainsi que le silence, la solitude, la vacance. Or Baudrillard pensait qu’il était possible de faire des images où il y ait encore de la place pour tout ceci qui constitue l’humanité vraie (avant la marchandisation du monde). Il disait que pour cela il fallait se retourner sur les choses. Ne plus aller vers elles, mais les laisser venir à nous.
Ca m’a fait penser à cette nécessité souvent répétée dans le zen : ne pas faire un pas de plus en avant, mais faire un pas en arrière.
En dessinant cette speakerine (en la soustrayant au contexte où elle apparaît, en éliminant la couleur, le volume, la profondeur), j’ai l’ambition de la vider un peu de son imbécile présence de simulacre.




Ce qui serait drôle, tiens, c’est que tout s’écroule autour de nous… D’abord quelques tours, et puis progressivement des quartiers et des villes entières, partout dans le monde, sans qu’aucune cause terroriste ne puisse être avancée pour expliquer le phénomène. Un peu comme ces châteaux de sables que les enfants bâtissent sur le bord de la plage et qu’un rien suffit à réduire à néant.
On aurait l’air fin de s’être tant attachés à ce monde de poussière !

Ce dessin est une étude liée à un projet de réaliser un livre autour de la (courte) expérience de marin de mon frère.
Voici la présentation que j’ai adressée au Centre National du Livre pour lui demander une bourse d’écriture (qui m’a été accordée) :
Autant la mer
Ce n'est que récemment que l'idée m'est venue de partir de ce journal pour en faire un livre. Le titre m’est venu très vite : Autant la mer.
Il ne s'agit pas d'ajouter des dessins au texte (ce qui reviendrait à se contenter de l'illustrer platement), mais plutôt de reprendre la matière même du texte, de la refondre, et d'en faire sortir le dessin. C'est-à-dire que le texte et le dessin doivent découler du même trait, et être posés sur le même plan. Le dessin devenant alors l'extension du texte, sa prolongation "hors piste" dans le vide de la page. On rejoint ainsi la tradition du "carnet de voyage", dont l'exemple le plus fameux, pour moi, est celui des "Carnets du Maroc" de Delacroix.
Pour la réalisation de ce livre, j'envisage l’étude de documents les plus divers que je pourrais rassembler autour de la marine et de la navigation - refaisant le même travail de documentation technique qui a été nécessaire à mon frère pour apprendre comment se forment les vagues, quels sont les différents courants marins, et comment les voiles réussissent à utiliser la force des vents pour faire avancer le bateau sur l'eau...


(Je replace ici, pour que tout le monde puisse en profiter, le merveilleux commentaire que Jacques a déposé hier sous mon dessin du 5 mai.)
On peut voir les premières pages de De Pièces en Pièces un peu plus bas, effectivement. Mais je ne saurais trop conseiller aux uns et aux autres d'aller lire le livre directement. Histoire de compléter la présentation du livre faite par P.O.L, je me permets de glisser ici un commentaire de lecture qui, je l'espère, en amènera quelques-uns à passer du blog au livre...
Imaginons un auteur, un auteur qui possède un sujet (le nomadisme dans l’art contemporain). Il va vouloir écrire un livre sur son sujet. Il va vouloir traiter son sujet, c’est-à-dire faire du sujet une question qui lui permette d’exposer ses réponses. Il fera donc ce qu’on appelle un essai. Ce pourra être très documenté, très théorique, très intéressant mais le livre ne traitera jamais le sujet dans le sens où il restera nécessairement et définitivement extérieur à lui. Il parlera de lui, il réfléchira sur lui, il le cernera, le traversera, le démontera mais il ne sera pas lui, il ne sera jamais le sujet lui-même mis en œuvre. De Pièces En Pièces, le dernier livre de François Matton, n’est pas la réponse d’un auteur à une question, il est la mise en œuvre de la question. Le livre ne parle pas du nomadisme, il est le nomadisme. Et c’est formidable.
Cela ne veut pas dire que le sujet du nomadisme dans l’art n’est pas abordé de façon extérieure, classiquement. Le lecteur trouvera un certain nombre de réflexions, d’illustrations, de noms. Mais ce n’est pas vraiment ce qui m’a intéressé dans le livre. Non. Et je crois que la forme propre à François, qui consiste à utiliser texte et dessin, n’est sûrement pas la mieux adaptée à un discours technique, historique et conceptuel. Pour le coup, un véritable essai traditionnel aurait davantage d’arguments à faire valoir. Mais ce n’est pas ce qu’a voulu faire François. L’objet du livre se situe ailleurs.
Assez vite le lecteur est frappé par un dessin, un ensemble, une page : il les connaît par cœur et pourtant ce ne sont plus les mêmes ! Les habitués de ce blog ont vu des centaines de dessins de François. Eh bien le lecteur en retrouve beaucoup dans le livre. Mais le cadre a changé. Ce ne sont plus des dessins publiés sur un blog, vus à travers un écran, autonomes, indépendants. Les dessins se trouvent dans un livre, dans un ensemble qui possède un rythme, une mise en page spécifique, une durée, un avant, un après, un à côté… Et cela change tout ! Vous n’imaginez pas à quel point cela change tout. Le dessin, s’il est le même, change de sens en changeant de lieu. Il quitte le bac à sable qu’est en un sens le blog, ou l’atelier si vous préférez, pour le livre. Et le lecteur commence à être sensible à la question du nomadisme, mais d’une façon inattendue…
Il constate qu’un même dessin va être repris une fois, deux fois, mais avec des variantes : changement de couleurs, changement de cadrage. Le dessin trouve une dynamique dans l’économie du livre.
Il constate également que l’auteur dessine les œuvres des autres. Des tableaux de Chardin ou de Picasso se voient dessinés, croqués, transposés par François. Une œuvre que je ne connaissais pas du tout (le Balcon inversé de Philippe Ramette) est dessinée de deux façons différentes, sur deux pages différentes, avec une utilisation du texte différente. C’est superbe. Plus loin François tente de redessiner certaines séquences d’une vidéo. Et l’on est pris par une forme de nomadisme. Ce n’est ni le nomadisme des œuvres ni le nomadisme dans les œuvres. C’est le nomadisme imposé par le regard, le point de vue et le dessin de l’auteur du livre.
La troisième personne disparaît progressivement au profit du « je ». D’une part ce qui est évoqué et montré est lié à la vie de l’auteur : les œuvres dont il est question sont des œuvres d’artistes contemporains que François a fréquentés, dont il a vu les expositions ou bien c’est sa propre exposition de Reims dont il nous montre ici même des images. D’autre part un jugement personnel se développe, une prise de distance critique par le dessin aussi bien que par le texte.
Et c’est là la grande réussite du livre selon moi : plus le lecteur avance plus il est pris par le nomadisme de l’auteur. Le sujet du livre n’est pas seulement interrogé, il est mis en œuvre. Le dessinateur est le grand nomade de l’affaire. C'est lui qui bouge, qui voyage, regarde, écoute, observe, prend des notes, raconte, relate, dispose. L’essai attendu se révèle être un « journal », un « carnet nomade » et c’est mille fois plus séduisant. L'écriture manuscrite joue à plein, le dessin, les ratures, les affirmations et les interrogations, le mouvement. Le livre est absolument personnel, pour mille raisons, et c'est cela qui en fait, à mes yeux, tout l'intérêt et toute la force. C’est le déplacement de celui qui parle qui fait qu’il y a du nomadisme, c’est son regard. C’est parce qu’il y a ce « je », cette subjectivité vivante et en mouvement qu’il y a un monde, des œuvres, de l’humanité, de la durée. François arrive à créer de la distance en reproduisant, en recopiant, en donnant à voir mais il crée dans le même temps une forme de proximité grâce à ce « je » qui voit, dessine, écrit, organise la page et le monde. Les généralités plus ou moins creuses, les théories datées sont mises à distance par la subjectivité de l’auteur. Et c’est tant mieux. C’est plus honnête et c’est plus juste. Tous ceux qui aiment ce blog seront ravis par le livre qui se révèle être du pur François Matton. Une des dernières pages dit ainsi : « La suite de notre nomadisme se perd un peu dans mon souvenir… Beaucoup d’images et d’impressions me sont restées, mais elles se chevauchent en moi sans ordre logique, me plongeant dans une rêverie délectable… Je vois des visages et des corps en grand nombre… Je vois un chat noir qui traverse la rue… Je vois des feuilles de vigne courir sur la pierre… Où sommes-nous ? »
Assurément chez François Matton !
De Pièces en Pièces, P.O.L
24x19 cm, 168 pages
