
« La finesse graphique de ce blog en fait un des tout premiers exemples d'usage intelligent et sensible du net sur ce registre.
Il donne du plaisir et à penser. Merci. »
Jean-Luc Nancy
Il y a exactement 18 ans, jour pour jour, j’écrivais :
Je prends un bain en fin d’après-midi. Il fait encore jour. Je reste allongé dans l’eau à ne rien regarder, à ne rien écouter, à ne rien penser. Puis saisis du bout
des doigts Guignol’s Band que je lis longuement. Le narrateur est séduit par Virginie, il l’aime. Plus il la regarde et plus il l’aime. Il veut lui dire, trouver le moyen de lui dire.
Elle est si jeune ! Elle parle beaucoup de tout, de rien, fait des gamineries. Il veut l’interrompre (et pourtant : ce charme quand elle parle !) Enfin il essaie, il se risque. Ce n’est
pas raisonnable, il le sait (l’écouter c’est si bon !), et de fait il déraisonne. Une fois lancé, il ne s’arrête plus. Tout y passe : ses blessures, ses cicatrices, les tranchées, le
bruit des canons, la boue, les boyaux au vent…
L’eau du bain refroidit. Il n’y a plus de mousse du tout. La lumière est faible maintenant et je dois me retourner pour continuer à lire.
*
Aujourd’hui je lis beaucoup moins.

Il y a exactement 18 ans, jour pour jour, j’écrivais :
Samedi.
Lis Pascal (les deux infinis, les puissances trompeuses).
Suce un clou de girofle (poussée de dent de sagesse).
Allume une bougie.
Ne dessine pas.
Bruit sourd de ferrailles entrechoquées : un type en mobylette contre une voiture. Accident.
Rien d’important. Incident.
La nuit qui tombe, donnant sa raison d’être à la bougie allumée.
Le robinet qui goutte.
Rien d’important.
*
Aujourd’hui je vais à la gym pour la cinquième fois de la semaine (un record).
Il y a exactement 18 ans, jour pour jour, je lisais ces quelques vers de Rimbaud :
Juifs errants de Norvège,
Dites-moi la neige.
Anciens exilés chers,
Dites-moi la mer.
Aujourd’hui je suis un peu plus énervé :

Il y a exactement 18 ans, jour pour jour, je lisais Pages Blanches de Dominique Grandmont.
Dehors les voitures faisaient crisser leurs pneus sur les cailloux – les ouvriers n’avaient pas terminé leurs travaux.
Sur l’étendue pourpre de la cape argentine, une allumette en carton (brûlée).
*


Il y a exactement 18 ans, jour pour jour, j’écrivais :
Mercredi.
Malher, la symphonie n° 5. Le premier mouvement me renvoie à nouveau au spectacle de Kantor, Je ne reviendrai jamais.
Sentiment très net que ce romantisme-là est un romantisme de citation. Dans de nombreux passages transparaît nettement le grotesque, le bouffon.
*
Aujourd’hui, je suis toujours là.



Un franc succès.
(Second dessin élastique réalisé sur l'invitation de Suzanne Doppelt
dans le cadre de sa résidence à Inventaire/Invention.)
Dans Le Monde, Yves-Marie Labé a écrit une petite critique de Sous tes yeux. C’est certes très court, mais en quelques mots l’essentiel est dit. Et puis je n’ai pas à me plaindre : mes illustres voisins (Chris Ware, Christophe Blain, Robert Crumb, Munoz et Sampayo) n’ont pas eu droit à plus de lignes.
Ce qui est drôle c’est que je ne découvre cet article que maintenant, alors qu’il est daté du vendredi 25 janvier. Personne ne me l’avait signalé. Ni éditeurs, ni parents, ni amis, ni concierge, personne. "Le Monde" ce n’est tout de même pas rien, non ? Est-ce que ça veut dire que personne ne l’a vu ? Que plus personne ne lit attentivement Le Monde des Livres ?
Je me console en me disant que ce non-événement s’accorde très bien avec le livre et ma façon d’être au monde (sans majuscule cette fois).
(Le Monde, vendredi 25 janvier 2008)
Sous tes yeux
de François Matton
Un groupe d’enfants, un dieu Pan, un horizon de toits (ou de mer), un tank baptisé « matin gris », une banquette, une jeune fille buvant…
Délicatement composés à l’aquarelle ou dessinés d’un trait, sertis de petites phrases ou de quelques mots, les haïkus graphiques de François Matton, d’abord publiés sur le site de l’éditeur
P.O.L, ont le charme d’une sonate désabusée ou rêveuse, entêtante comme un souvenir.
Yves-Marie Labé
P.O.L – La 5e Couche, 72p., 15 €