C’est la vie !
* * *
Je suis en train lire avec grand intérêt le second Carnet de notes de Pierre Bergounioux (gros
volume de plus de 1200 pages). Comme toujours à la lecture d’un journal, j’en appends beaucoup sur moi.
Bergounioux est très sombre. Selon lui, le sentiment initial de la vie est euphorique mais ça ne dure pas. «
L’expérience et l’exercice de la réflexion provoquent un désenchantement graduel », écrit-il. Comprendre le monde reviendrait à tomber dans le désenchantement. Le prix de la lucidité, en
quelque sorte. C’est l’affaire de la pomme de la connaissance qu’on ne peut s’empêcher de croquer et qui
nous fait sortir de l’Eden.
Bergounioux a une passion pour la connaissance. Il veut comprendre le plus possible du monde. Il sent là un devoir,
presque une mission. Ça l’amène à lire plus
de 500 livres par an. L’éclectisme de ses lectures est prodigieux : toute la littérature, bien sûr, mais aussi les sciences humaines, les sciences du langage, la philosophie, les sciences
naturelles et techniques. Entomologie, astro-physique, philosophie, philologie, histoire, géographie, ethnographie, anthropologie, géologie, zoologie, botanique, sociologie, etc., etc., tout y
passe.
En comparaison, l’exercice de la réflexion est chez moi terriblement rachitique. D’abord, bien sûr, parce que je n’ai
pas ni son sérieux ni son admirable discipline. Ensuite, parce que je ne crois pas, contrairement à lui, que la réflexion est ce qui nous sort fondamentalement de l’ignorance. Je ne crois pas
que la réflexion puisse percer les ténèbres de l’esprit. Je vais même jusqu’à penser que ce qui amène la clarté est l’absence de réflexion et d’agitation intellectuelle – autrement dit : un
esprit silencieux.
Pourtant je me sens très proche du désenchantement dont parle Bergounioux. A la différence toutefois que mon
désenchantement est euphorique. C’est très étrange d’ailleurs. L’euphorie initiale n’a pas été chassée par le désenchantement lié à la lucidité. Euphorie et désenchantement sont
indissociablement mêlés en moi. Ce qui fait que je peux être simultanément très euphorique et
parfaitement désenchanté.
Ce n’est pas si paradoxal que ça en a l’air. Je suis convaincu que le désenchantement entraîne avec lui une sorte
d’allégement de la conscience - ce qui est source de joie. Etre désenchanté c’est ne plus courir après des chimères, c’est avoir laissé tomber toute ambition déraisonnable, c’est ne plus
s’épuiser à tenter d’attraper la carotte que l’on tend sous votre nez, c’est ne plus croire qu’ailleurs et plus tard puisse être mieux qu’ici et maintenant.
Ne plus rien espérer, ne plus se raconter d’histoires, ne plus rien attendre, quel bonheur !