En début d'après-midi, hier, Anne est partie rejoindre une amie dans le sixième arrondissement. J'étais donc seul et libre de faire ce que je voulais. Que
voulais-je ? Travailler ? Oui, éventuellement, encore que rien ne m'y obligeait. Alors, que voulais-je vraiment ? Je sentais que je désirais avant tout retrouver une certaine intensité
intérieure que je n'avais pas connue depuis longtemps. Une intensité qui ne doive rien à l'excitation. Je m'étais dit le matin qu'on confondait souvent intensité et excitation. Ou plutôt
qu'aujourd'hui seule l'excitation tenait lieu d'intensité. Or l'excitation (liée au café, au blabla, au zaping sur internet, à la rumination de projets personnels, etc.), si elle donne le
sentiment de ne pas être déprimé (c'est (bêtement) ce que nous voulons à tout prix : ne pas être déprimé — et avant tout : ne pas avoir l'air déprimé), n'offre rien de plus et laisse
insatisfait si on y regarde bien (mais la plupart du temps on n'y regarde rien, on s'en contrefiche, on se contente d'avoir une fois de plus sauvé la journée de la déprime, on s'en tient là sans
se prendre la tête). C'est comme si l'excitation se consumait entièrement chaque jour comme une mèche sans pétard au bout. Pschuuuuuuiiiiiiittt.
Tout ça je ne me le formulais pas clairement, je ne faisais que le pressentir dans mon désir de vivre quelque chose d'un peu intense qui ne doive rien à l'excitation habituelle. J'ai bien dû
grommeler quelque chose comme : "Putain, mais bordel, c'est pas possible, quelle vie de merde !" Bref j'étais prêt à tous les départs.
Comme j'étais devant ce maudit ordinateur, j'ai d'abord pensé écouter de la musique au casque. Ça paraît peut-être un peu faible pour un nouveau départ, mais comme je n'écoute jamais de musique,
je me suis dit que de me mettre une quelconque messe de Bach à fond dans les oreilles allait me faire monter au septième ciel. J'ai vite déchanté. Non, non, non, non, non, rien à voir avec ce que
je voulais vivre. Marre de l'art, marre de la musique, marre de la littérature, marre d'internet, marre marre marre.
Alors je suis sorti. J'habite à deux pas du bois de Vincennes, ne fallait-il pas en profiter ? Je suis tombé tout de suite sur la foire du Trône, ses cars de CRS, ses loulous de banlieue prêts à
mordre, ses odeurs de merguez et tout le tralala. Il n'aurait pas fallu me demander l'heure, c'est moi qui aurait mordu. En deux minutes c'était déjà loin derrière moi. J'ai longé le lac de
Daumesnil sans un coup d'œil sur les barques et j'ai tracé en direction de sentiers moins populeux. Bonne foulée bien décidée — j'avais de l'énergie à dépenser et de l'agacement à épuiser. Au
bout d'un moment, enfin, j'ai pressenti que j'étais sur la bonne voie. Quelques minutes encore et ça allait le faire. Bingo : quelques minutes après ça le faisait bien : détente, revitalisation,
sentiment de retrouver mon corps, petite joie simple de coïncider avec l'instant, de me réconcilier avec le monde. Ouf, je peux lever le nez et apprécier la présence des arbres autour de moi, de
la nature, de la terre et du ciel au-dessus. Voilà. (C'était si simple !) Enfin mes pensées deviennent profondes. J'ai l'impression de renouer avec quelque chose de basique, de fondamental, et je
m'étonne de pouvoir passer si fréquemment autant de temps éloigné de tout ça qui constitue le cœur de l'existence. Je me vois me promettre de ne plus accepter à l'avenir de vivre comme un
imbécile. Mille petites résolutions me montent à l'esprit : ne plus manger aussi vite, me détendre régulièrement, ne pas rester aussi longtemps devant l'ordinateur, sortir pour dessiner, rester
le soir aussi sans rien lire avant de m'endormir, marcher plus souvent, reprendre contact avec ma respiration à chaque instant, etc. Bref j'étais super positif mais encore un peu trop excité. Je
pensais à Heidegger, à la pensée méditante qu'il oppose à la cogitation vaine, à l'oubli de l'Etre, j'ai pensé au "Chemin de campagne", à la simplicité, à Robert Walser, aux heures que je
passais, enfant, à courir après les papillons, à observer les escargots après la pluie, les coquelicots le long des champs. Je me suis souvenu avoir lu récemment que Gide au même âge élevait des
larves d'insectes variés et passait des heures assis ou couché à les observer, et qu'il avait écrit : "Je doute si jamais livres, musiques ou tableaux me ménagèrent plus tard autant de joies, ni
d'aussi vives, que ne faisaient dès ces premiers temps les jeux de la matière vivante."
J'étais arrivé au point où il n'était plus nécessaire de penser à quoi que ce soit. Je ne voulais pas remuer complaisamment, comme j'en étais évidemment tenté, toutes ces bonnes pensées
heureuses. Il me fallait aller plus loin, c'est-à-dire marcher en ne pensant plus à rien. J'y parvins assez vite (excusez ce passé simple), jusqu'à sentir qu'il ne m'était même plus nécessaire de
marcher. Je pouvais très bien m'assoir maintenant, n'importe où ferait l'affaire. Je m'assis donc (idem) "dans l'amitié de mes genoux", adossé à un tronc idéalement dressé dans l'herbe haute.
Face à moi, d'autres arbres. Inutile de tourner la tête en tous sens (je risquerais d'être déçu). Me contenter de ce qui me fait face et se berce sous le vent. Ainsi posé mon regard est tout
autant tourné vers l'intérieur que vers l'extérieur. Très vite d'ailleurs intérieur et extérieur n'ont plus aucun sens. Je respire, il n'y a bientôt plus que ça : une respiration continue au
centre du monde — pas plus, pas moins. Alors le temps et l'espace (crois-le camarade) s'effacent sans faire les difficiles.
Bien. Vous êtes contents pour moi. Ça tombe bien parce que moi je suis parfaitement réconcilié avec l'humanité entière. J'aurais donné mon porte-feuille au premier sdf qui aurait surgi alors de
sous sa tente. (Pas fou, je l'avais laissé chez moi.)
Il se mit à pleuvoir comme pour me chasser imperceptiblement du sommet de la montagne et me décider à redescendre dans la vallée...