Dorman, Dominique Meens

9 Juillet 2014, 14:45pm

Publié par François Matton

 

 

Il y a deux ans tout juste (ce blog en atteste), je découvrais avec un bonheur fou les livres de Dominique Meens.

Aujourd'hui, soit tout juste deux ans plus tard (si je sais compter), Dominique Meens fait paraître un nouveau livre chez P.O.L, avec cinq planches de François Matton (FM c'est moi et c'est marqué dessus).

 

Très fier je suis.

Il faut dire que le flux-Meens, ça vous impose tout de suite quelque chose d'une puissance rare. Jugez plutôt, dès la première page :

Ainsi commence Ovide, ainsi commence matamore l'idiot du village le corrompu misérable l'affreux bonhomme le concupiscent l'amateur de belles phrases l'homme z'à envolées le larbin ce ver entortillé coupé en deux sur la pelouse ou ce loup qui rampe dans la neige parce qu'il a faim tout simplement qui voudrait peu qui voudrait tant est-ce la bouche qu'il ouvre bée qu'on lui souffle par l'anus quelque chanson ô dieux quel beau trombone une corde mise au vent comme les fils électriques ceux-là ne disent rien je dirai moi je dirai.

(Allez dessiner des petits Mickeys après ça...)

Ou encore, quelques pages plus loin :

Tout de même, le traducteur Brahms a raison. Il est extrêmement étonnant, voire suspect, que quelqu'un soit amené à écrire. J'entends écrire autre chose que des lois, des rapports comptables et des slogans publicitaires. Doit-on s'étonner que l'écriture ait été immédiatement saisie par l'inutile ? Non, bien sûr. Des plumes de l'oiseau qu'il a rôti, le chasseur fait un beau masque. Ça passe le temps et c'est beau pour finir. Un autre remue sa langue en marchant, et découvre en écrivant comment ce qu'il marmonnait change encore. L'été approche. Rentré chez moi j'écrirai quelques poèmes. Puisqu'elle n'y sera pas.

(Elle ? Oui, il y a une elle. Car si ce livre n'est pas tout à fait un roman, comme son titre l'indique assez, c'est tout de même un dorman...)

Un rien me met en joie chez Meens, par exemple ces deux lignes :

Bientôt midi, cinq pas, deux notes, on y va, on mange, on remonte, l'un sieste, l'autre bafouille. Projet toujours pas.

Et je vais ainsi, glissant gloussant, frissonnant de surprises en surprises. Car s'il est un livre s'autorisant la plus grande variété disparate sans souci de lisser son désir têtu, c'est bien celui-là. D'ailleurs son auteur l'annonce clairement en quatrième de couverture :

Ce qui porte ces gens, ces gens qui ne se satisfont pas des conditions astiquées de la représentation, le désir sur lequel ils ne cèdent, n'est certainement pas la curiosité qui les voudrait vouloir en savoir un bout de plus. Non, ces gens-là mettent à bas le monde, déchirent la feuille de haut en bas et remontent le tout de bas en haut médusant la plupart. Ils décrivent tout et tout écrivent.

Puis-je me croire rangé, avec mes cinq planches, du côté de ces gens qui ne se satisfont pas des conditions astiquées de la représentation ? Qu'est-ce que ne pas céder sur son désir ? Vivre comme je le fais d'amour, d'eau fraîche et de serrage de ceinture ? Sans cotiser, foutez-moi la paix, no future tu l'as dit, demain n'existe pas, j'ai donc tout mon temps et je ne me prive pas de le prendre.


 

 

* * *

Les Spicer étaient assis près de la rivière. Ni l'un ni l'autre n'ignoraient que cette rivière se nommait la Durance. Un bull avait poussé là grand tas de poudingue à gravier en son temps, buté sur son réseau de palplanches dont ils ne voyaient que deux palanques rouillées émerger, à droite et à gauche, faisant cadre au ciel découpé. La rivière dans sa crue de printemps avait durci et rongé la chose qui tombait à pic, à n'oser trop l'approcher. Un regard sur les remous trois mètres sous eux évoquait la noyade assurée. Bon départ. L'oeil partait là-haut glissant des guêpiers aux milans jusqu'aux tours de vapeurs jaillissant d'un gros cumulus préparant ses orages avec la mort à ses pieds vaguement ocre gris sale et mouvementée. Tout cela huileux calmé par la tiédeur et le silence qu'ils avaient obtenu d'habitudes. Ils virent bientôt qu'elles divergeaient car si l'un et l'autre avaient trait pour trait commune mesure d'immobilité, celui-ci devenait de plus en plus végétal et plus alenti encore se fit gravier quand l'autre se résuma point d'encre de l'oeil fauve.

(Ca l'fait, hein ? ça l'fait !)

Allez, un der : 

Vous sortez d'un bond parce que vous n'en pouvez plus de ne plus écrire. Vous faites cent pas dès lors les phrases vous viennent par petites giclées bouffées que vous ressassez reprenant du début des premiers mots qui se sont offerts ou vous auront été offerts - direz-vous. Le grand tour s'achève dans la descente goudronnée qui sort des bois vous regagnez vos pénates laissez reposer la pâte un moment - le temps de relancer le Godin. Assis face à la porte, vous écrivez. Vous écrivez au stylo plume sur votre carnet ce que vous avez écrit dans les bois. C'est écrit une deuxième fois. La troisième fois la vraie plus tard quand vous recopierez le carnet dans votre machin, à la ville. C'est toujours écrit. Ecrit sur l'écran les doigts courant sur le clavier, écrit sur le papier la main gauche vibrante et bidouillante, écrit entre les deux oreilles dans la bouche débordante parfois haute voix sur une allée de chevreuil. L'écrit laisse, parler ne laisse rien. L'écrit laisse des phrases formées, laisse des formes, parler ne laisse que des affects de vagues souvenirs de colère silencieuse ou de dégoût refoulé, de rires et de bons moments ah oui comme on s'est bien marré ce soir-là. (...)

 

Sacré Meens.

 

Dorman, Dominique Meens

P.O.L, 448 pages, 25 €

Mon jardin

4 Juillet 2014, 15:39pm

Publié par François Matton

 

Mon jardin est une perle brillante. J'en ai longtemps cherché l'accès. Je le savais proche, tout proche, aussi proche qu’étrangement inaccessible. J'ai tant tourné autour de lui ! Tant d'années ! Finalement mon effort a été récompensé : j'ai trouvé l'accès à mon jardin. Il était là, il m'attendait. Je le savais, n'en ai jamais douté. Maintenant nous ne faisons plus qu'un. Nous nous étreignons d'aise et de partout. Portés dans l’éblouissement et tournant sur nous-mêmes pour l'éternité.


Mon jardin est perle glissante. Impossible de ne pas choir au premier pas. Dès l'entrée c'est la chute, fatale. Le sol est spongieux, couvert de mousses détrempées et d'algues gélatineuses. Un jardin impraticable, c'est bien ma veine. Et très laid avec ça. Repoussant, sinistre, pathétique, désolé, hostile, méchant, résolu à déplaire et à nuire pour l'éternité.

 

Mon jardin
Mon jardin

Love dream

23 Juin 2014, 14:31pm

Publié par François Matton

— Alors là j'vais t'dire ! Alors là !... — Quoi quoi ? — Alors là ! T'as intérêt à t'tenir ! — Mais quoi bon sang ? Vas-y, balance ! — Non, plus tard, plus tard. Je te sens un peu trop fébrile là. — Pff. C'est n'importe quoi. — Tu me fatigues. — Moi ? Moi je te fatigue ? — Non non, laisse tomber. Allons plutôt siffler là-haut sur la colline. — Entendu. Je te hais mais je te suis. — Laï laï laï laï, laï laï laï laï...

 

 

 

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